Santé mentale au travail : l'enjeu que les entreprises ne peuvent plus ignorer
Un salarié français sur quatre se déclare en mauvaise santé mentale. Les maladies psychiques ? Deuxième cause d’arrêt de travail en France, selon le baromètre Qualisocial/Ipsos 2025. Le gouvernement en a fait la grande cause nationale 2025, prolongée en 2026. La santé psychologique au travail n’est plus une option — c’est une urgence.
Des chiffres qui obligent à agir
30% des actifs français ont déjà vécu un burn-out modéré ou sévère au cours de leur carrière, selon le baromètre Empreinte Humaine/OpinionWay. Entre 2 et 3 millions de personnes seraient exposées à un risque élevé d’épuisement professionnel. Les chiffres s’accumulent — et ils racontent la même histoire.
| Indicateur | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Salariés en détresse psychologique | 25-30% | Qualisocial 2025 |
| Actifs ayant vécu un burn-out | 30% | Empreinte Humaine 2024 |
| Français se déclarant stressés | 59% | Baromètres nationaux |
| Arrêts maladie liés au psychisme | 2e cause | Assurance Maladie |
Le coût ? 12 milliards de jours de travail perdus chaque année dans le monde à cause de la dépression et de l’anxiété, selon l’OMS. Soit 1000 milliards de dollars de productivité envolés.
Pourquoi le travail pèse autant sur le moral
87% des salariés identifient le travail comme premier facteur agissant sur leur état psychologique. Plusieurs mécanismes expliquent cette emprise.
La charge mentale qui déborde
Les outils numériques ont effacé les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle — un phénomène amplifié par la généralisation du télétravail. 64% des salariés concernés par un épisode de mal-être éprouvent des difficultés à déconnecter. Le smartphone transforme chaque soirée, chaque week-end en prolongement potentiel de la journée de travail.
Le management sous tension
Les réorganisations permanentes, les objectifs en hausse constante, le reporting omniprésent génèrent une pression continue. Les managers, censés protéger leurs équipes, sont eux-mêmes fragilisés : 45% d’entre eux ont déjà connu un burn-out.
Le sens qui s’effrite
Quand le travail se réduit à des process, des KPI et des réunions sans fin, l’engagement s’érode. Les salariés qui ne comprennent plus l’utilité de leur contribution développent un sentiment de vide professionnel. Le bore-out guette.
Qui sont les plus touchés ?
Toutes les catégories ne sont pas égales face aux risques psychosociaux.
Les jeunes en première ligne. 43% des moins de 35 ans ont déjà vécu un burn-out, contre 30% en moyenne. Chez les moins de 29 ans, 59% présentent des symptômes d’épuisement. L’entrée dans la vie active confronte cette génération à un décalage brutal entre ses attentes et la réalité des organisations.
Les femmes davantage exposées. 65% des femmes perçoivent le travail comme source de stress, contre une proportion moindre chez les hommes. Les métiers du soin, de l’enseignement et du social — souvent féminisés — cumulent forte implication émotionnelle, manque de moyens et reconnaissance insuffisante.
Les managers pris en étau. Entre les injonctions de la direction et les attentes des équipes, les encadrants absorbent une pression des deux côtés. Résultat : un taux d’épuisement supérieur de 15 points à la moyenne.
Ce que les entreprises mettent en place
Les entreprises bougent. Lentement.
La prévention fait ses preuves
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 83% des salariés bénéficiant d’un plan de prévention complet se déclarent en bonne santé mentale, contre 66% pour les autres. Le problème ? Moins d’un salarié sur quatre bénéficie aujourd’hui d’un tel dispositif.
La charte gouvernementale
Le gouvernement a lancé la première charte « Santé mentale et emploi » en partenariat avec l’Alliance pour la santé mentale. Les entreprises signataires s’engagent sur des actions concrètes : formation des managers, dispositifs d’écoute, aménagement des conditions de travail.
Des initiatives encore timides
87% des responsables RH reconnaissent être davantage en réaction qu’en prévention. Traduction : on attend l’arrêt maladie ou la démission pour agir. Le curatif domine encore. La prévention reste l’exception.
La stigmatisation, frein persistant
60% des salariés n’osent pas parler de santé mentale au travail. 78% de ceux qui ont traversé un épisode de mal-être éprouvent de la culpabilité ou de la honte. Cette culture du silence empêche la détection précoce et retarde la prise en charge.
Le tabou commence à se fissurer. 91% des salariés considèrent que le sujet devrait être prioritaire dans leur entreprise. La demande existe. Les organisations qui sauront y répondre attireront les profils qu’elles peinent aujourd’hui à recruter.
Que peuvent faire les salariés ?
Attendre que l’entreprise agisse ne suffit pas. Quatre pistes concrètes.
Poser des limites. Couper les notifications professionnelles le soir, ne pas consulter ses emails le week-end, partir à l’heure quand le travail est fait. La loi française reconnaît d’ailleurs un droit à la déconnexion depuis 2017. Ces gestes simples protègent le temps de récupération.
Repérer les signaux d’alerte. Fatigue persistante, irritabilité, troubles du sommeil, perte d’envie : ces symptômes méritent attention. 15% des personnes en détresse psychologique n’ont pas conscience de la dégradation de leur état.
Consulter sans attendre. 32% des hommes ont déjà consulté un psychologue ou psychiatre, contre 48% des femmes. Le recours à un professionnel reste encore perçu comme un aveu de faiblesse. C’est pourtant un acte de lucidité.
Questionner son environnement. Parfois, le mal-être signale un désalignement profond entre ses valeurs et son contexte professionnel. Un changement de poste, d’équipe ou d’entreprise peut s’avérer nécessaire.
En cas de détresse, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) est accessible 24h/24.
Ce qui devrait changer
La désignation de la santé mentale comme grande cause nationale en 2025 — prolongée en 2026 — marque une prise de conscience. Mais les déclarations ne suffisent pas.
Les entreprises devront :
- Former systématiquement les managers à la détection des signaux faibles
- Intégrer les indicateurs de bien-être dans leurs tableaux de bord
- Repenser l’organisation du travail à l’aune de la soutenabilité
- Ouvrir des espaces de parole sans crainte de sanction
Les pouvoirs publics devront :
- Renforcer les moyens de l’inspection du travail sur les RPS
- Simplifier la reconnaissance des pathologies psychiques comme maladies professionnelles
- Soutenir financièrement les démarches de prévention
La santé mentale au travail n’est pas un sujet RH parmi d’autres. C’est le socle d’une performance durable. Les organisations qui l’auront compris — en intégrant ce sujet au même niveau que la transformation digitale ou les attentes des nouvelles générations — attireront les talents. Les autres verront leurs équipes s’épuiser. Et partir.